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J'ai longtemps répété, sans vérifier, que le tarot venait de l'Égypte ancienne. C'est faux — et le jour où j'ai compris d'où il venait vraiment, la carte est devenue bien plus intéressante à mes yeux, pas moins. Voici cette histoire, telle que les sources permettent de la reconstituer, débarrassée des légendes que je colportais moi-même à mes débuts.
La légende à laquelle j'ai cru
Quand j'ai commencé à m'intéresser au tarot, on m'a servi le récit habituel : un livre sacré égyptien, sauvé de l'oubli par les « bohémiens », dont les vingt-deux arcanes coderaient une sagesse immémoriale. C'est séduisant, et c'est entièrement faux. Ce roman des origines a une date de naissance précise — 1781 — et un auteur : je vais y venir. Ce que je veux poser d'emblée, c'est que le tarot n'a rien d'égyptien, rien de druidique, rien de tzigane. Son histoire est plus prosaïque, et à mon sens infiniment plus belle : celle d'un jeu de cartes devenu, par accident et par génie collectif, un miroir.
Du jeu de cour aux triomphes
Les premières cartes qui ressemblent à nos arcanes majeurs apparaissent dans les cours italiennes du Quattrocento, vers 1440-1450. À Milan, Ferrare, Bologne, Florence, on commande des jeux peints à la main et rehaussés d'or, pour un divertissement aristocratique appelé trionfi — les triomphes. Ces atouts illustrés viennent s'ajouter à un jeu de cartes déjà existant, importé probablement du monde arabo-persan via l'Espagne au XIVe siècle. On y trouvait déjà les quatre couleurs que je manipule encore aujourd'hui : coupes, deniers, épées et bâtons.
Le plus ancien tarot conservé est le Visconti-Sforza, peint vers 1450-1460 pour les ducs de Milan. Ce qui me frappe toujours quand je regarde ses reproductions, c'est l'absence totale de dimension oraculaire : c'est un jeu de levées, où les triomphes battent les couleurs. La Mort, la Roue de Fortune, le Diable, le Jugement n'y sont pas ésotériques — ce sont des allégories du fonds chrétien et néoplatonicien de la fin du Moyen Âge, une manière d'illustrer les vertus, les destinées, les âges de la vie. Autrement dit : personne, à l'époque, ne « tire les cartes ».
Pendant près de trois siècles, ces cartes circulent d'abord comme un jeu. Les inventaires notariaux français du XVIIe siècle mentionnent des « tarots » au même rang que des paquets ordinaires. On y joue dans les tavernes, les arrière-salles, les armées. C'est dans ce contexte parfaitement profane que va se figer la version qui deviendra emblématique — et ça, je trouve que ça vaut la peine d'être médité avant de parler de « sagesse antique ».
La naissance du standard « Marseille »
Première surprise que j'aime partager : l'expression Tarot de Marseille est tardive. Elle n'est vraiment popularisée qu'au XXe siècle, par l'éditeur Paul Marteau dans les années 1930. L'iconographie qu'elle désigne, elle, est plus ancienne. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, plusieurs villes françaises abritent des dynasties de cartiers : Lyon, Avignon, Besançon, Strasbourg, et bien sûr Marseille, grand port de commerce.
Les cartiers marseillais perfectionnent une matrice de gravure qui se diffuse largement, portée par sa qualité et par le commerce maritime. Trois noms me servent de repères quand je situe une carte :
- Jean Noblet (Paris, vers 1650) — le plus ancien tarot complet conservé proche du standard.
- Jean Dodal (Lyon, vers 1701) — parmi les premiers à porter clairement les noms d'arcanes en français.
- Nicolas Conver (Marseille, 1760) — la matrice la plus diffusée, ancêtre direct des éditions modernes.
Le « Conver » n'a rien d'un livre sacré : c'est un tarot de jeu, gravé sur bois, colorié au pochoir, fabriqué en série pour être vendu aux marins comme aux salons. Et pourtant — c'est là que je trouve l'histoire vertigineuse — c'est justement cette diffusion quasi industrielle qui fige l'image : les cinq couleurs (jaune, rouge, bleu, vert, chair), les mêmes proportions, la posture exacte du Bateleur, le chien aux pieds du Mat. Deux siècles plus tard, c'est encore de cette iconographie que je parle quand je dis « tarot ».
Quand la divination s'empare des cartes
Le basculement vers la divination est tardif et entièrement français. Il faut attendre 1781 : un érudit nommé Antoine Court de Gébelin affirme, dans son Monde primitif, que le tarot serait un livre sacré égyptien préservé par les bohémiens. Aucune preuve, jamais. C'est la légende à laquelle j'ai cru — née d'un seul homme, d'une seule intuition romantique. Mais elle ouvre la voie à toute une littérature occulte.
Peu après, un perruquier parisien, Jean-Baptiste Alliette — qui signe Etteilla, son nom à l'envers — publie le premier traité de cartomancie appuyé sur le tarot. Il systématise la lecture, attribue à chaque carte un sens droit et un sens renversé, fonde la première école de tarologie payante. C'est à lui, et non à l'Égypte, que je dois la mécanique du « droit / renversé » que j'utilise encore.
Le XIXe siècle amplifie tout. Eliphas Lévi relie les vingt-deux arcanes majeurs aux vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu — correspondance sans fondement historique, mais érigée en dogme par des générations d'occultistes. À la fin du siècle, la Golden Dawn anglaise intègre cette grille, et c'est dans ce courant que naît, en 1909, le Rider-Waite, dessiné par Pamela Colman Smith — dont on oublie trop souvent le nom, alors que c'est sa main qui a illustré chaque carte mineure d'une scène narrative.
Le grand renouveau du XXe siècle
Pendant que l'occultisme anglo-saxon s'entiche du Rider-Waite, le Marseille sommeille, perçu comme un objet folklorique. Trois figures l'en sortent, et je leur dois beaucoup.
Paul Marteau, éditeur chez Grimaud, refixe en 1930 une version stable du Conver sous le nom d'« Ancien Tarot de Marseille ». C'est l'édition que la plupart des gens de ma génération ont eue entre les mains en premier.
Dans les années 1960-1970, l'enseignement d'Alejandro Jodorowsky redonne au Marseille une dignité philosophique. Sa thèse — et c'est celle qui a le plus changé ma façon de lire — est que le tarot n'est pas un instrument de prédiction mais un outil de connaissance de soi. Il m'a appris à regarder ce que je ne regardais pas : la couleur d'un détail, la direction d'un regard, la position d'une main.
À la même période, Philippe Camoin, héritier d'une maison de cartiers marseillais fondée en 1760, entreprend avec Jodorowsky une restauration minutieuse du Conver. Leur tarot, publié en 1997, retrouve des couleurs et des détails effacés par les rééditions. La démarche est discutée, mais je lui reconnais un mérite : elle m'a poussé à aller voir les gravures d'origine plutôt que de me fier aux reproductions modernes.
Marseille contre Rider-Waite : la différence qui compte pour moi
Comprendre l'écart entre ces deux familles éclaire ce qui rend le Marseille singulier. Dans le Rider-Waite, chaque mineure est une scène : le Cinq de Coupes montre un personnage en deuil devant des coupes renversées, le Neuf d'Épées une femme en larmes dans son lit. Le sens est servi par l'image ; j'ai presque tout mâché.
Dans le Marseille, les mineurs (du 2 au 10) restent non figuratifs : des coupes, des bâtons, des épées ou des deniers rangés selon une géométrie ornementale, sans personnage ni récit. Longtemps ça m'a frustré. Puis j'ai compris que c'était une contrainte féconde : le sens vient du nombre, de la couleur, de la place dans le tirage et des cartes voisines — pas d'une scène prête à l'emploi. La lecture devient une grammaire, pas une devinette. C'est plus dur au début, et bien plus profond ensuite. C'est aussi pour ça que, dans cette bibliothèque, je donne pour chaque mineur des mots-clés issus du nombre et de la couleur, plutôt qu'une image toute faite.
Pour aller plus loin
Je ne cite jamais de source que je n'ai pas moi-même consultée. Si vous voulez vérifier ce qui précède — et je vous y encourage —, voici où je vais fouiller :
- Un Tarot de Marseille d'après Conver, numérisé (BnF Gallica) — feuilleter une matrice d'origine, carte par carte.
- Tarot de Marseille — The World of Playing Cards — archive collaborative de référence sur les cartiers et leurs gravures.
- Un jeu marseillais annoté de mentions divinatoires (Gallica) — pour voir de ses yeux le moment où le jeu bascule vers la cartomancie.
Pour passer de l'histoire à la pratique, explorez la bibliothèque des 78 cartes, ou apprenez la méthode que j'utilise pour lire un tirage.